« La Birmanie est un Disneyland fasciste » Aung San Suu kyi
Happy World : Birmanie, la dictature de l’absurde
(Birma, the dictatorship of the absurd)
Réalisé en 2009 par Tristan Mendès France et Gaël Bordier et détenteur dans sa version anglaise du prix Orson Welles 2010, ce documentaire est un bijou du genre : il cerne, filme et explique précisément les incohérences, les incompréhensions, les délires du gouvernement birman empoisonnant la vie quotidienne des habitants. C’est interloqués que nous sommes les témoins de l’absurdité des décisions prises par le régime, soit par profit, soit par sécurité face à un peuple qui pourrait revendiquer une nouvelle fois son droit à la liberté, soit tout simplement par croyance ou lubie. En voici un aperçu :
- La conduite à droite avec volant… à droite
Alors que les Birmans roulaient logiquement à gauche, leurs autos possédant un volant à droite, depuis une dizaine d’années, les autorités ont imposé la conduite à droite pour une raison particulièrement défendable : cela porterait… chance au régime.
Ainsi, le passager doit, en cas de dépassement, indiquer au conducteur si une voiture arrive ou non en face, puis… Inch’Allah !
- Birmanie vs Myanmar
En 1989, la Birmanie est rebaptisée Myanmar par le pouvoir en place. Explication ? Très vague, il s’agirait de revenir aux origines de la nation, l’étymologie Myanmar signifiant « pays merveilleux créé par les esprits-habitants mythiques ».
- Access has been denied
Internet étant censuré, la plupart des sites sont interdits d’accès. Notamment les sites étrangers. Quelques endroits bien spécifiques vous permettent de consulter par exemple vos boîtes de messagerie ou autres, mais le débit est très lent et vous devez laisser vos nom et prénom et présenter votre passeport. Les mails peuvent bien entendu être contrôlés par la junte.
- 2e producteur d’opium… mais 1er à exposer leur lutte contre la drogue
Alors que les pipes d’opium sont l’un des symboles du pays et que vous pouvez vous procurer les plus lourdes de toute l’Asie, un musée géantissime bâti par le régime, totalement vide de tout visiteur, a été dédié à la lutte contre la drogue. Tristan Mendès France évoque leur esprit un brin « schizophrène ».
- Exit Rangoon… Welcome Naypyidaw
En 2005, nouvelle lubie -- et pas la moindre -- du gouvernement : déplacer la capitale de 300 km, mais en avertissant les Birmans seulement deux mois après. Une autoroute, chère et quasiment non utilisée, est construite afin de joindre les deux villes. Naypyidaw, « le siège des rois », est un « carré VIP » géant, un gouffre économique comprenant golf désert, magasins déserts, salles de jeux désertes, zoo désert, la reproduction de la plus célèbre pagode birmane et… le camp militaire. Contresens, absurdité, délire… L’idée d’origine proviendrait une nouvelle fois de l’astrologie.
- Kyet suu : la folie du biodiesel
Than Shwe voue une passion sans bornes -- et sans plus de raisons -- au biodiesel. L’ensemble des paysans, même les plus pauvres, sont dans l’obligation de cultiver le kyet suu. Malheureusement, les essais d’exportation à l’échelle internationale seraient un flop. On prétend que cette obsession serait dû au nom même de la plante : kiet suu, inverse de Suu Kyi… Un chiasme aux conséquences néfastes pour la population.
- Journaux dégoulinant de nationalisme
Amour, gloire et beauté… de la patrie, voilà donc le résumé des quotidiens nationaux. Comment être un bon citoyen ? Quel nouveau pont a été érigé sur le territoire ? Oui, il paraîtrait que les ponts soient le dada du gouvernement, préférant les multiplier à tort et à travers plutôt que de conserver ses économies pour soigner ses habitants. Quant aux nouvelles étrangères, elles se cantonnent à tourner en ridicule Angleterre ou USA. Les journalistes non birmans sont eux priés de ne pas pénétrer sur le territoire… les périodiques internationaux sont donc peu bavards sur le sujet pourtant brûlant de la dictature sévissant au Myanmar.
- Des étudiants excentrés
La junte craint ses étudiants, les soulèvements passés du peuple leur étant en partie imputés. Elle a donc choisi d’excentrer ses universités en dehors de Rangoon, ce qui pousse de nombreux universitaires à opter pour les études à distance (e-learning) et donc… à rester chez eux.
- Accord du comité du quartier pour inviter un ami à dormir
Un grand nombre de formulaires sont à remplir si, à l’occasion, une personne ne dort pas chez elle mais chez un ami ou un proche. Le comité du quartier doit accepter cette entorse à l’habitude. Une manière de surveiller les moindres faits et gestes de chacun.
- Des billets multiples de neuf
Le chiffre 9 étant un numéro porte-bonheur dans les pays bouddhistes, des billets multiples de neuf avaient été réalisés, exigence de la junte. Or devant la pagaille provoquée, leur impression a dû être arrêtée pour revenir à un découpage de la monnaie plus classique…
- Huit litres d’essence maximum
Afin de limiter les déplacements, les véhicules ne peuvent prendre que 8 litres d’essence à chaque passage en pompes et par jour. Ils sont dans l’obligation de tenir un carnet contrôlé par les autorités.
- Total… ou comment le profit ferme les yeux des dirigeants
L’entreprise française a dû « acheter » les terres de nombreux Birmans pour pouvoir construire ses oléoducs. A ce jour, curieusement, ce ne sont pas les habitants expulsés qui ont été indemnisés, mais… les militaires.
Un « Disneyland fasciste », où la façade prime sur la qualité de vie populaire, où les pagodes en or cachent la désordre économique, où l’apparat tire un voile sur la misère d’habitants toujours plus acculés.
Bravo aux auteurs de ce riche documentaire pour leur travail, leur cynisme, leur audace, leur humanité et pour leur sang-froid devant les risque encourus.

